Les nouveaux visages du lobbying

 

Think tanks néoconservateurs vs ONG sur le Web

Deux think tanks viennent de lancer un 'observatoire des ONG' afin de contrebalancer l'influence des campagnes des organisations non gouvernementales et de faire toutela transparence sur leur mode de fonctionnement.

L’American Enterprise Institute for Public Policy Research (AEI) a lancé le 11 juin en association avec la Federalist Society for Law and Public Policy Studies un site Internet entièrement dédié à la surveillance des ONG, www.ngowatch.org. La page sur Internet ne comporte pour l’instant qu’une déclaration d’intention éditoriale conjointe des deux think tanks néo-conservateurs et quelques articles permettant d'en évaluer la teneur éditoriale.

Constatant la large couverture médiatique des travaux des ONG dans les médias, et leur influence tant sur la décision politique que sur les sociétés soucieuses de peaufiner leur image «socialement responsable», les initiateurs de ngowatch.org entendent éclairer les médias et les décideurs sur le business et l’influence des ONG dans les négociations internationales et notamment auprès de l’Organisation mondiale du commerce.

Le site, qui n’en est qu’à sa phase de pré-lancement, annonce diffuser prochainement des données factuelles sur les ONG, leurs dirigeants, leurs missions, leurs campagnes. Des analyses seront fournies sur l’influence des positions prônées par les ONG dans les différentes organisations internationales.

Les think tanks conservateurs réinvestissent le Web et entendent reprendre aujourd'hui leur bataille contre les Organisations non gouvernementales sur leur propre terrain : pour les ONG, Internet a été le terrain de prédilection d’une information alternative sur les causes juridiques, environnementales ou sociales qu’elles défendaient et le média priviégié de leurs campagnes de sensibilisation publiques.

Source: Nouveaux Pouvoirs (25/06/2003)

 

Portrait croisé de deux lobbyistes

Stéphane Pasteau et Bruno Rebelle s'activent tous deux sur le thème des bio-technologies végétales et des organismes génétiquement modifiés (OGM). Ils sont les porte-voix d'intérêts et d'entreprises fort divergents. Le premier est directeur scientifique de Monsanto France. Le second est directeur général de Greenpeace France.

Stéphane Pasteau, directeur scientifique de Monsanto France

L'homme qui nous parle dans l'ambiance feutrée d'une brasserie parisienne 1900 a ses convictions. De par sa formation scientifique certes, mais aussi et surtout de par son engagement moral. " Si je n'avais pas confiance dans les technologies de Monsanto, je n'y travaillerais pas. Je crois à ces technologies, à leur potentiel et à leur avenir. Il y a de la passion dans ma démarche ", affirme-t-il. De la même façon, Stéphane Pasteau estime contribuer au développement d'une agriculture durable, respectueuse de l'environnement et des personnes, en travaillant pour un industriel : " cela permet d'apporter des solutions concrètes aux pays du Nord et du Sud ". Il reproche à ce titre aux ONG leur manque de propositions concrètes et leur cantonnement dans la contestation. Bref, Stéphane Pasteau en est convaincu : " la bio-technologie est la très grande révolution du siècle qui commence ", lance-t-il, enthousiaste. Même si l'on sent parfois poindre dans le discours de cet homme velléitaire des signes de découragement, lassé de toujours devoir défendre son entreprise contre l'image négative qui lui est accolée.

Sa mission "

Mon travail chez Monsanto consiste à gérer les relations extérieures de la société avec des intervenants comme les pouvoirs publics, les associations interprofessionnelles, les partenaires scientifiques (INRA, CIRAD), les ONG etc. Je gère également la communication institutionnelle liée aux thèmes des bio-technologies et des OGM, car ces sujets, de par leur médiatisation, sont devenus de véritables enjeux de société ".

L'image de marque Monsanto "

En 1996, notre notoriété spontanée était d'à peine 1% dans la population. Aujourd'hui, on associe notre nom à celui des OGM. Les gens ne nous connaissent pas ou ont, a priori, une image de marque plutôt défavorable de notre entreprise et de ses produits. Notre image est éloignée de la réalité. Elle relève plus de la méconnaissance de notre activité qui reste très technique et complexe, donc difficile à appréhender par tous. " Ses relations avec les ONG " Avec des organismes comme ATTAC ou Greenpeace, on se trouve le plus souvent dans une relation de rapports de force. Je regrette qu'il soit impossible d'initier un dialogue avec ces groupes. Ils rejettent en bloc la technologie. On peut discuter de certaines de ses applications, mais pas rejeter la technique dans sa globalité. La critique ne peut se suffire à elle-même. En revanche, avec des associations comme 60 millions de consommateurs, nous avons pu construire une relation d'échange d'information sur nos produits et nos activités. A leur demande, nous participons à des débats pour expliquer, informer le grand public. "

La lutte sur le terrain des OGM

" Quelqu'un comme Bruno Rebelle, directeur général de Greenpeace France, rejette les OGM au motif du modèle de société véhiculé, à savoir une agriculture qui serait productiviste, polluante, libéralisée. [...] La difficulté, c'est que les problèmes soulevés par les biotechnologies sont complexes, et ne peuvent se résoudre en une phrase. [...] L'avenir de notre société passe pourtant par les biotechnologies, qui contribuent au développement d'une agriculture productive, de qualité, innovante et durable. Le génie génétique [NDR : en clair, les OGM] représente en ce sens une meilleure approche que la recherche moléculaire [NDR : c'est à dire la chimie]. Nous avons en effet la nécessité d'assurer la fourniture d'aliments. Si nous sommes d'accord sur le constat, nos plus grands détracteurs (la Confédération Paysanne, Greenpeace) ne proposent pas de solutions. L'agriculture biologique ? Elle pose le problème de la sécurité alimentaire et des volumes. Je ne pense pas non plus que la solution à la production alimentaire passe par la redistribution des pays du Nord vers ceux du Sud. Il faut que ces pays puissent produire eux-mêmes, chez eux, ce dont ils ont besoin. La technologie apporte des solutions aux agriculteurs qui, sans pesticides, peuvent augmenter leurs revenus. "

Ses actions de lobby

" Nous communiquons en association avec les organismes interprofessionnels de la filière semencière (la Confédération française des semenciers, le Groupement national interprofessionnel des semences et plants, l'Union des industries de la protection des plantes. A titre d'exemple, lors du dernier Salon de l'Agriculture, un stand était consacré aux biotechnologies. Nous avons également créé un site Internet sur le sujet. Nous participons également à des groupes de travail avec des associations ou les pouvoirs publics. Enfin, nous informons les politiques, en rencontrant les conseillers du ministère de l'Agriculture, en discutant avec les élus de l'avenir de la filière semencière, et en leur adressant une lettre d'information sur les plantes transgéniques. "

Leur impact

" Les paysans qui ont testé nos semences de maïs résistantes aux insectes ont été convaincu par notre produit. Parallèlement, il a été montré qu'en situation d'achat d'un produit de grand consommation, l'étiquetage 'OGM' ou 'Garanti sans OGM' n'a aucun effet sur les ventes ! Un récent sondage réalisé avec Ipsos sur " l'opinion des Français sur les OGM " le confirme. C'est un paradoxe et on n'arrive pas à dépassionner le débat ! A mon sens, la seule manière de lever ce paradoxe est d'expliquer, de combler le déficit d'information et de communication auprès du grand public. Ce déficit existe aussi sein des pouvoirs publics : malgré les nombreux débats, les rapports accumulés depuis le début des années 90, aucune décision n'est prise. Un moratoire sur les OGM a été imposé par cinq pays, la France en tête. Or, que peut-on faire sans règles ni calendrier précis ?... "

Le parcours de Stéphane Pasteau

Diplômé de l'Ecole vétérinaire de Lyon, Stéphane Pasteau a ensuite obtenu un DEA de génétique. Il entre alors au CNRS, en 1992, où il travaille à un programme de recherche en biologie moléculaire. Après avoir soutenu sa thèse de doctorat à l'Ecole normale supérieure, il rejoint, en 1996, l'Institut Pasteur à Lille, prenant en charge un laboratoire de recherche dédié au contrôle des aliments et de l'eau. Fin 1997 Il rejoint Monsanto France, à Lyon, pour s'occuper du dossier des bio-technologies. Il est nommé directeur scientifique de l'entreprise en 2000. Monsanto en bref

Activité : fabrication de produits de cultures (pesticides, herbicides, fongicides), de semences et de bio-technologies pour le monde agricole. Employés : 14 700 répartis entre 90 pays. Chiffre d'affaires 2000 : 5,5 milliards de dollars.

Bruno Rebelle, directeur général de Greenpeace France

Installés près du périphérique, à l'Est de Paris, les bureaux de Greenpeace France - où reçoit Bruno Rebelle - ouvrent sur quelques jardinets, insoupçonnables depuis la rue. Une touche de verdure comme un écho au combat mené par cette ONG bien connue. Le directeur général de Greenpeace en France est direct, vif, enthousiaste. Aguerri au débat d'idées par des années passées sur le terrain, à sillonner plus de 50 pays, qui le mèneront du Sahel à la Cordillère des Andes, du Vercors à l'Asie. " La Terre n'est pas à vendre ", son dernier livre publié chez Desclée de Brouwer, est posé sur son bureau. Les dossiers des luttes en cours sont soigneusement rangés derrière lui (Nucléaire, OGM, Vallée d'Aspe). On sent chez Bruno Rebelle ce détonnant mélange de passions, de convictions et d'organisation rationnelle. " On n'est pas une bande de chevelus sympas. Il y a ici un docteur en biologie, un diplômé de Sciences-Po, des gens sérieux. " dit-il lui-même, pour bien marquer la différence par rapport au vieux cliché écologiste.

Sa mission

" Greenpeace n'est ni un laboratoire d'études ni une université, mais un groupe citoyen. Notre rôle n'est pas uniquement de développer des argumentaires scientifiques, mais de les croiser avec des aspects économiques et politiques. [...] Quand Stéphane Pasteau fait du lobby, c'est pour les intérêts de son entreprise. Nous, nous travaillons pour l'intérêt général, les générations futures. Nous sommes le relais d'intérêts globaux et à long terme. [...] Nous avons ainsi contribué à l'élaboration du protocole de Carthagène sur les biotechnologies. [...] La vie, c'est autre chose que la standardisation et le tripatouillage du vivant. "

L'image de marque Greenpeace "

Ce nom est un outil fantastique pour faire bouger le monde. Notre image a progressé en termes de crédibilité, de réflexion sur les questions transversales. On se trouve sur des sujets à forte controverse, des problématiques actuelles, 'incisives', au croisement de l'environnement et du développement durable. Au plan personnel, c'est une prolongation de ce que j'ai pu faire au sein de Vétérinaires sans frontières. " Ses relations avec les multinationales " [Réagissant à un sondage sur les OGM commandité par des semenciers] Je suis atterré par l'arrogance des industriels sur ces sujets. Ils estiment que le public n'a pas été assez 'éduqué'. Les gens ne sont pas débiles, ils comprennent que c'est une histoire de gros sous et ils voient bien les effets de ce modèle agricole que nous promettent les OGM.

La lutte sur le terrain des OGM "

Les OGM constituent un danger majeur en matière d'environnement. Ils présentent des risques en matière de santé publique, de sécurité alimentaire et de souveraineté [des Etats]. En arrivant chez Greenpeace France, et en tant que biologiste et homme de terrain, je me demandais : 'Pourquoi s'opposer à une technologie qui limite les intrants chimiques ?' [NDR : engrais, fongicides, herbicides, insecticides, etc.]. Mes collègues de Greenpeace m'ont vite convaincu que cet argument prometteur était partiellement faux, et qu'il cachait d'autres conséquences possibles, bien plus inquiétantes pour l'environnement. Cette technologie prétend apporter des solutions, mais en faisant abstraction des risques et des alternatives aux OGM. Or, il faut analyser les avantages en données absolues, mais aussi relatives. En voulant nourrir le monde à coups d'OGM, on préconise et on impose un mode de dépendance économique. Mettre au point des OGM implique de dépenser des milliards de dollars en recherche. Pour valoriser ces investissements, il faut créer un marché captif. C'est une logique qui interdira par exemple de re-semer une partie de la récolte, à la différence de ce qui se fait dans l'agriculture depuis la nuit des temps. On rend ainsi dépendants les paysans par rapport aux détenteurs de l'innovation. "

Ses actions de lobby

" Nos campagnes s'appuient sur cinq composantes : l'élaboration d'argumentaires raisonnés, avec l'appui de scientifique 'critiques' ; l'information auprès du grand public, des médias, des agriculteurs, à qui on cache les risques liés aux OGM. On fait aussi du lobby auprès de la Commission européenne, même si nous n'avons qu'une personne pour cela quand Europa Bio [NDR : un groupement d'industriels des bio-technologies] en compte 50 à Bruxelles... ; la participation au débat public. Je suis ainsi intervenu, début février 2002, dans le débat organisé sur les essais d'OGM en plein champ ainsi que fin mars au Sénat. Le fait d'informer ne suffisant pas toujours, nous organisons des actions de confrontation, non-violentes. En 1998, dans l'Ain, nous avons effectué des récoltes préventives de maïs transgénique cultivé commercialement, que nous avons rapportées au siège de Novartis, à Bâle. En décembre 2000, nous nous sommes opposés à Bordeaux à des importations de soja transgénique. S'opposer, c'est bien, mais on essaye aussi d'ouvrir des pistes. En matière d'OGM, c'est plus compliqué. Il est cependant possible de proposer d'autres modèles d'agriculture. Nous avons ainsi repéré des initiatives d'agriculture biologique, intéressantes en termes quantitatifs mais aussi sociologiques et économiques. "

Leur impact "

Sur les paysans, le résultat est incontestable. Aujourd'hui, il y 0 hectare de cultures OGM en France. Les paysans ne voient pas l'intérêt qu'ils auraient à cultiver ces plantes puisque le marché n'en veut pas. Nous avons plutôt gagné par rapport aux promoteurs des biotechnologies. Pas par obscurantisme ou crainte de la technologie, mais parce que nous avons su créer une situation où convergent les intérêts des agricultures, du grand public, des pays du Sud, des générations futures. Concernant le grand public, nous avons mobilisé les consommateurs en établissant une liste de produits avec ou sans OGM, afin qu'ils puissent se retourner vers les fabricants. La société Les " Arrivé ", quatrième producteur de poulets en France, a reçu 20 000 lettres de la part de nos membres, leur demandant de certifier l'absence d'OGM dans les aliments donnés à leurs volailles. Quant aux pouvoirs publics, les acteurs politiques reconnaissent aujourd'hui qu'ils ne peuvent autoriser des cultures d'OGM sans un cadre juridique très précis, permettant d'éviter des pollutions génétiques irréversibles. "

Le parcours de Bruno Rebelle

Après ses études à l'Ecole vétérinaire de Lyon, Bruno Rebelle part plusieurs mois en Amérique du Sud en 1981. A son retour en France, il ouvre un cabinet de vétérinaire rural, dans le Vercors. Fin 1983, il co-fonde l'association " Vétérinaires sans frontières ", qui vient en aide aux éleveurs des pays du tiers-monde. Il en devient président en 1990. Quand il quittera la direction de l'association en 1996, celle-ci gère 35 millions de francs de programmes, emploie 20 personnes et compte 60 vétérinaires en mission, sur le terrain. Il prend la direction de Greenpeace France fin 1997. Greenpeace en bref

Activité : information et actions autour de six thèmes : menace nucléaire, protection des forêts et des océans, pollutions chimiques, réchauffement climatique, OGM. 26 bureaux dans le monde. 3 millions de donateurs. Greenpeace France : budget de 3,5 millions d'euros en 2002 (provenant exclusivement de dons), 55 000 membres, 32 salariés.

Source: Novethic (03/04/2002)

 

Les bonnes affaires du lobbying

Les lobbyistes ne sont plus ce qu'ils étaient. L'image de «porteur de valises» est aujourd'hui dépassée. Leur utilité réside dans l'amélioartion de la diffusion des arguments de l'entreprise auprès des pouvoirs publics ou des leaders d'opinion. Finalement, ils deviennent des consultants comme les autres.

Implantation d’une filiale à l’étranger, fermeture d’une usine, adoption de normes pour réglementer une activité ou encore conflit avec les collectivités ou le réseau industriel local, les champs d’intervention des cabinets de lobbying sont multiples. Surannée, l’image d’Epinal de porteurs de valises est également injustifiée. Les pratiques clandestines, car jugées honteuses, encore répandues il y a une quinzaine d’années en France, ont gagné en transparence. Les pouvoirs publics sont friands de l’information venue du « terrain », et les lobbyistes redeviennent des consultants comme les autres. Ils sont même plus utiles que jamais dans le contexte de marchés en perpétuelle mutation sur lesquels les processus décisionnels sortent de la simple sphère de l’entreprise pour trouver un écho dans les médias et l’opinion publique.

Au coeur même du métier, le lobbying permet de créer des relais d’information, d’améliorer la diffusion des arguments de l’entreprise auprès des pouvoirs publics ou des leaders d’opinion. C’est ainsi qu’une association défendant les intérêts des propriétaires de forêts privées a obtenu des aides de l’Etat après la tempête de décembre 1999. Mais il ne se résume pas au seul rôle d’intermédiaire ou d’organisateur de contacts. « Il y a, bien sûr, une grande part de communication dans notre activité : faire connaître l’argumentaire d’une société sur un dossier qui la concerne de près, savoir à qui s’adresser et comment. Mais notre rôle est également d’accompagner le décideur dans l’élaboration d’une stratégie face à un problème ponctuel ou sur le plus long terme », estime le conseiller en lobbying Bernard Rideau.

Des compétences et un réseau

C’est d’ailleurs cette réalité que recouvre le terme d’« affaires publiques », que préfèrent parfois employer les lobbyistes au sujet de leur activité. « Pour notre cabinet, le lobbying représente un outil d’aide à la décision dans le cadre plus global d’une activité d’intelligence économique. En effet, aujourd’hui les décisions doivent être prises très rapidement, et les décideurs ont besoin d’un outil performant pour anticiper et valider leur choix », avance Bertrand Sabatié-Garat, président du cabinet international BGI Consulting Network.

Recourir aux services d’un cabinet de lobbying peut donc s’inscrire dans le long terme. Il s’agit alors de mettre en place une veille stratégique et d’intelligence économique. Ou encore de mieux communiquer avec les milieux politique, administratifs et industriels qui entourent l’entreprise ou le secteur pour mieux les insérer dans son environnement. « Le langage des chefs d’entreprise est différent de celui des politiques ou des administratifs. Le consultant joue donc un rôle décisif de traducteur qui permet de résoudre rapidement nombre de difficultés. C’est ainsi qu’un conflit qui m’opposait depuis quatre ans aux autorités et aux commerçants locaux a été réglé en trois ou quatre mois », reconnaît Aimé Fillon, PDG d’un hypermarché Leclerc. Pourtant, les entreprises font plus souvent appel aux lobbyistes pour gérer une situation de crise ou les difficultés ponctuelles d’un secteur. « Nous nous sommes entourés de deux cabinets pour intervenir dans les dossiers concernant notamment la concurrence et le développement du marché », explique Jean-Philippe Waleyrick, de l’Association française des opérateurs de réseaux et services téléphoniques (Aforst).

Primordial, le choix d’un cabinet se révèle parfois complexe. Les compétences et l’expertise d’un conseiller sur un secteur d’activité peuvent constituer un premier critère. S’il est amené à travailler régulièrement et pour plusieurs clients sur un même thème, le consultant sera plus réactif et donc plus performant. « Il faut par ailleurs être doté d’une solide culture industrielle, ajoute Christian Marmain, PDG de SCH Consultants. Un texte sur l’industrie chimique interdisant la fabrication d’un matériau peut par exemple toucher une entreprise d’un tout autre secteur s’il entre dans la composition de ses propres produits. Il faut donc se montrer vigilant. » De plus, le cabinet doit bénéficier d’un large réseau de partenaires internationaux lorsque les ambitions de l’entreprise dépassent les frontières. Chaque stratégie menée à l’étranger doit en effet s’adapter au tissu politique et administratif local. Dernier point à privilégier : établir une réelle relation de confiance avec son conseiller. « Il s’agit d’un facteur essentiel car le chef d’entreprise doit livrer les raisons de ses difficultés. Surtout, le consultant peut être amené à faire intervenir le dirigeant en première ligne », insiste François Carrara, du cabinet du même nom.

Les grands groupes se lancent en solo

Les PME ont tout intérêt à unir leurs voix dans des structures ad hoc ou au sein d’associations avant de faire appel à un consultant. A l’inverse, les grands groupes qui peuvent jouer en solo sont tentés de traiter en interne leurs activités de lobbying. Il est en effet plus efficace d’effectuer le travail préparatoire au montage d’un dossier de façon permanente et suivie. « Mais il peut être salutaire de s’entourer d’un consultant extérieur, car, indépendant, celui-ci aura plus de recul mais aussi plus d’influence sur le chef d’entreprise en cas de crise », soulignent les lobbyistes. Et cela malgré le coût d’une intervention.

Il faut généralement compter entre 1524 et 3048 euros (10 000 francs et 20 000 francs) par jour pour un consultant. « Mais les missions ne durent que quelques semaines ou quelques mois, ce qui représente un budget de 76 224 à 304 898 euros (500 000 francs à 2 millions de francs) par an dans les cas les plus extrêmes. Soit l’équivalent d’un budget de publicité », modère Olivier Le Picard, PDG du cabinet Communication et institutions. D’ailleurs, ces dépenses peuvent être assimilées à un investissement. L’aide d’un conseil permet de prendre du recul et d’agir plus efficacement, de gagner du temps, et donc de l’argent. Rien n’interdit de les budgétiser, de leur fixer des objectifs précis. En un mot, de les maîtriser.

Source: Le Figaro (06/11/2001)

 

Une charte de déontologie

Depuis 1991, une Association française des conseils en lobbying (AFCL) regroupe les principaux cabinets exerçant depuis au moins deux ans leur activité sur le territoire français. Elle garantit le professionnalisme et les compétences de ses adhérents, signataires d’une charte de déontologie élaborée par l’association.

Cette charte stipule l’incompatibilité de l’activité de lobbyiste avec tout emploi dans la fonction publique nationale, communautaire ou internationale et tout mandat politique électif national et européen. « Il était nécessaire de préciser ce point pour éviter toute confusion dans l’esprit du grand public entre le lobbying et « les affaires» qui commençaient à faire la couverture des médias au début des années 90. Je serais même prêt, aujourd’hui, à élargir cette incompatibilité avec un mandat politique municipal, ce qui n’avait pas été prévu en 1991 », commente Olivier Le Picard, président de l’AFCL.

Autres points essentiels de la charte : l’obligation de confidentialité, mais surtout la soumission des conseils en lobbying à une obligation de moyens. « Aux Etats-Unis, ajoute Olivier Le Picard, il existe deux types de rémunération des lobbyistes : une rémunération aux résultats, souvent lorsque le consultant est sûr de pouvoir conclure favorablement sa mission, et des honoraires calculés selon le temps consacré à une affaire. L’AFCL a opté pour cette seconde solution, et donc pour une obligation de moyens et non de résultats. En effet, je ne suis pas sûr que nos interlocuteurs seraient si ouverts à notre démarche si nous étions rémunérés grâce aux échanges que nous avons avec eux. »

Source: Le Figaro (06/11/2001)

 

Les retards du lobbying à la française

«Le lobbying, un mot anglais qui désigne une structure organisée ou groupe de pression, existe depuis des décennies dans tous les pays démocratiques», souligne Didier Wolf, consultant français en charge du lobbying à Bruxelles pour le compte des laboratoires pharmaceutiques. «Par rapport aux pays anglo-saxons, la France n'est pas particulièrement organisée et a une vision négative, proche du trafic d'influence», ajoute Didier Wolf. Une notion suspecte qui a d'ailleurs été relancée par les histoires récentes d'affairisme, notamment au sujet de la vache folle.

En revanche, pour les Anglo-Saxons, il s'agit d'une activité ancienne et naturelle. «Ainsi à Bruxelles, les Américains envoient des avocats lobbyistes très professionnels qui agissent à travers les structures existantes telle la chambre de commerce de leur pays», souligne Didier Wolf.«En matière de médicaments, rien n'est jamais gagné d'emblée, les industriels pharmaceutiques sont obligés de s'organiser, car ils fabriquent des produits de plus en plus réglementés sur marché», explique pour sa part le docteur Yves Juillet, directeur des affaires publiques chez Aventis Pharma.

Le lobbying institutionnel existe notamment à travers le Syndicat européen de l'industrie pharmaceutique, l'EFPIA, qui fédère sous une seule entité toutes les organisations professionnelles représentant les laboratoires installés sur le Vieux Continent, avec par exemple le Syndicat national de l'industrie pharmaceutique en France. Quelque 30 laboratoires, pour la plupart anglo-saxons, se sont même inscrits à titre personnel pour défendre encore plus efficacement leurs intérêts. «C'est une structure qui joue un rôle de plus en plus puissant», explique Didier Wolf. Mais pour réussir une action, un certain nombre de règles doivent être respectées. Il faut informer les personnes qui doivent prendre les décisions. «Il ne s'agit en aucun cas de pressions ou d'avantages de toute sorte, car on sortirait du cadre», insiste Didier Wolf. La science évoluant très vite, les lobbyistes doivent transmettre le maximum d'éléments techniques auprès des experts de l'Agence européenne du médicament à Londres (EMEA) qui siègent au comité des spécialités pharmaceutiques, ainsi que des différentes agences nationales. Sur toutes les questions relatives à la législation et la réglementation, ils doivent avoir leurs relais auprès de la Commission de Bruxelles et des gouvernements nationaux.

Didier Wolf a encore en mémoire le succès remporté tout récemment pour son client américain, un grand industriel de renommée mondiale. Un laboratoire franco-allemand s'est vu refuser une autorisation de mise sur le marché outre-Rhin pour l'un de ses produits. Motif invoqué: l'utilisation dans le processus de fabrication d'un traitement préalable de stérilisation mise au point par le laboratoire américain, mais non conforme à la réglementation européenne en vigueur.

Tout le travail de Didier Wolf, et des trois experts de renommée internationale, a consisté à démontrer le contraire. Ils ont réussi à prouver que certes il existait d'autres méthodes moins toxiques mais qu'elles étaient moins efficaces. Que ce procédé avait montré ses preuves dans d'autres pays et qu'il n'avait jamais rencontré le moindre incident. Enfin, ils ont insisté sur les conséquences sociales d'une telle décision.

Le client américain aurait été contraint de fermer son site de production européen situé en France avec des milliers d'emplois à la clé. Le rapport d'expert a été transmis à l'EFPIA qui l'a communiqué aux experts de l'EMEA. Didier Wolf, par son travail «de petite main et de sur-mesure», a fait en sorte qu'il soit bien reçu. Il a réussi son action de lobbying, le client a eu une lettre des autorités allemandes concluant sur un non-lieu. En outre l'EMEA, a fait paraître une remise à jour de sa «note for guidance», reconnaissant dans certains cas précis le recours à la méthode de stérilisation américaine.

Source: Le Figaro (16/04/2001)

 

Les nouveaux visages du lobbying 

Avec l'internet, le lobbying ­ que les défenseurs de la langue française veulent baptiser « corridorage » ­ est une profession en plein boom pour ceux qui aiment exercer de l'influence : les avocats, mais aussi les associations, à l'image du puissant lobby Attac.

Les lambris de l'Assemblée nationale, Frédéric Altenbourger n'en rêvait pas. Bien assez occupé par la gestion juridique d'Ibazar ­ un site internet de vente aux enchères ­, il ne se voyait pas intervenir dans la définition des lois de la République. Pourtant en février, alors que le Parlement concocte un projet de loi consacrant la fin du monopole des commissaires-priseurs, un sénateur propose d'étendre aux ventes sur internet ce texte visant à encadrer les ventes aux enchères. Il y a péril en la demeure. Pour Ibazar, comme pour toutes les start-up exerçant cette activité, le projet sonne la fin du confortable flou juridique de la Toile, en les astreignant aux lourdes contraintes des enchères en salle. « Nous avons alors demandé à un prof de droit d'établir une définition juridique de notre activité, et sollicité le lobbyiste de la société de conseil en communication Hopscotch, explique Frédéric Altenbourger.

Au terme de quatre rendez-vous informels avec des hauts fonctionnaires et d'une audition officielle par le rapporteur du projet, la définition que nous avons proposée a été retenue. » La loi publiée au « JO » du 11 juillet 2000 établit une distinction entre la vente et le courtage aux enchères, soumis à des obligations plus légères. Opération rondement menée. Et pour cause : la jungle juridique de l'internet est un eldorado pour les lobbyistes. « Les pouvoirs publics sont très demandeurs de l'aide des acteurs économiques ­ c'est-à-dire des lobbys ­ pour définir le cadre juridique complexe d'internet », explique Thierry Bretecher, le conseiller qui a accompagné Ibazar dans sa démarche. 

Mais le lobbying est aussi en plein boom pour d'autres raisons : les années 90 ont consacré le rôle de l'opinion publique dans les processus de décision. Les détenteurs du pouvoir législatif ne sont plus les seules cibles des lobbyistes, dont le métier vise, à l'origine, à « influencer, directement ou indirectement, les processus d'élaboration, d'application ou d'interprétation des mesures législatives, des normes et des règlements », selon un spécialiste, Frank Farnel. « Aujourd'hui pour un dossier médical, par exemple, les pouvoirs publics nous demandent "ce qu'en pensent les associations de patients", et "ce que vont en dire les médias" », explique Nicolas Bouvier, directeur associé chez Communication et Institution, un cabinet de conseil en lobbying. 

Ce cabinet a été sollicité en 1998 par le syndicat des fabricants de produits de nutrition clinique. Objectif : inclure le cancer dans les pathologies pour lesquelles ses produits sont remboursés, et augmenter d'autant son chiffre d'affaires. Très vite le diagnostic a montré que la décision des pouvoirs publics serait liée à la mobilisation des associations de patients. « Nous avons donc rencontré la Ligue contre le Cancer et leur avons fourni de l'information sur le sujet. Ce n'est qu'en septembre 1999 que nous avons été au ministère de la Santé pour défendre le dossier », explique Nicolas Bouvier. 

Stratégie payante : le décret annonçant la prise en charge des aliments cliniques pour les malades du cancer a été publié en juin 2000. Pour les entreprises concernées, les recettes devraient tripler ­ passant de 100 à 300 millions de francs par an ­ pour un coût en honoraires de 250 000 francs. Quant à la Ligue contre le Cancer, on peut supposer qu'elle est satisfaite d'une coopération qui a contribué au bien-être des malades. En revanche cet arbitrage ne profite guère aux finances de la Sécurité sociale. « L'argent va à ceux qui crient le plus fort », résume Nicolas Bouvier. Message compris par les lobbys associatifs, qui profitent eux aussi du nouveau contexte international pour atteindre des objectifs non-marchands. « Si ces dernières années ont consacré la globalisation de l'économie et de ses instances de régulation, elles ont aussi vu l'émergence de mouvements de citoyens qui luttent contre la logique des marchés... et c'est tant mieux », observe Jean-Christophe Alquier, directeur général de Harrison Wolf Corporate, une agence de communication qui pratique le lobbying. 

José Bové et Philip Morris, même combat ? « Que le lobby soit associatif ou qu'il émane d'une entreprise, il a pour vocation d'informer le politique, qui ensuite décide », explique-t-il. Au petit jeu de l'influence, ceux qui crient le plus fort ou le plus habilement contrecarrent de mieux en mieux les « puissances d'argent ». Florence Maisel-Mouterde, directrice d'Intel, cabinet spécialisé en lobbying, en sait quelque chose, qui n'a pas encore digéré le revers essuyé lors de la mise sur le marché du maïs transgénique par son client, l'entreprise américaine Monsanto : « Aujourd'hui, les puissances d'argent ne sont rien, ce sont les mouvements de citoyens internationaux et les ONG qui manipulent l'opinion », soutient-elle. En France, il ne semble pas qu'on en soit déjà là, si l'on en croit Corinne Lepage, ancienne ministre de l'Environnement et actuelle avocate des communes sinistrées par le naufrage de l'« Erika » : « Les négociations en coulisses menées par Total avec l'Etat, en marge du droit, illustrent le déséquilibre auquel les relations privilégiées des grands groupes avec l'Etat peuvent conduire, observe-t-elle. Le lobby associatif, qui est un important contre-pouvoir, est encore sous-développé en France. » 

Avec Attac (Association pour une Taxation des Transactions financières pour l'Aide aux Citoyens) notre pays compte pourtant un mouvement ambitieux ­ qui demande notamment la taxation des transactions sur les marchés des changes (« taxe Tobin ») ­ et dont le président, Bernard Cassen, se veut modeste : « Face à la force de frappe financière des multinationales ou d'un groupe comme TF1, nous sommes des zéros. Notre action est citoyenne, transparente, basée sur le bénévolat de nos membres. » 

Pour certains, l'exception française en matière de lobbying remonte à la Révolution, lorsque furent abolis les privilèges et... les corporations et autres groupements d'intérêts contraires au principe de l'intérêt général. En revanche, aux Etats-Unis, le Premier Amendement de la Constitution reconnaît aux citoyens le droit de défendre leurs intérêts auprès des institutions politiques, et accorde ainsi une reconnaissance institutionnelle au lobbying. Du coup, le lobbying tricolore s'est longtemps limité à l'action des réseaux d'anciens des grands corps, l'ENA et l'X en tête. C'est la construction européenne, avec ses réglementations complexes, qui a fait émerger et reconnaître ce métier. Mais il a quand même deux visages distincts. 

L'un, aimable, est celui qui permet aux décideurs publics d'instruire leurs dossiers, de plus en plus complexes et techniques. Il est une source de débat et un instrument de la démocratie. Pour prendre une décision au plus près des réalités économiques et sociales, quoi de plus normal que d'écouter les acteurs, d'étudier leurs arguments ? L'autre visage est moins noble : il consacre le triomphe de l'intérêt particulier travesti en intérêt général à coups de millions ou de manipulation. « La bataille d'une entreprise pour établir la norme juridique la plus avantageuse peut être féroce, tout en ressemblant à une action hautement morale », analyse André Tarrat, juriste, fondateur de « la Lettre du blanchiment ». 

Ainsi, au moment de la loi Evin, les cigarettiers ont parlé de liberté et non pas de parts de marché. Et cet été, l'OMS a annoncé que ses propres experts avaient été « achetés » et étaient passés à son insu à la cause des fabricants de cigarettes... « Les lobbyistes professionnels ont tendance à dire que leur activité s'arrête là où commence le trafic d'influence. 

En fait, il n'y a pas de coupure mais un continuum : du point de vue des méthodes, on ne peut pas dire que la corruption, la désinformation, l'instrumentalisation d'associations de consommateurs soient en dehors du lobbying », déclare Michel Clamen, expert international et professeur dans deux DESS spécialisés en lobbying. Aucune règle particulière n'organise cette pratique, et seuls les cabinets de lobbying qui le souhaitent adhèrent aux chartes de déontologie existantes. 

Une situation que déplore Corinne Lepage : « Des règles du jeu devraient être édictées afin que le déséquilibre qui est actuellement la règle entre le lobbying des entreprises et celui des associations puisse être corrigé et que les décisions prises le soient dans l'intérêt général. » De l'intérêt général au trafic d'influence : la marge d'appréciation reste large pour le positionnement de la profession... 

Source: Le Nouvel Observateur (N° 1870)